Dark Matters

J’ai toujours eu de la difficulté à me positionner. Non pas à cause d’une scoliose quelconque, ou autre déformation de la colonne vertébrale due à la flemme inhérente à l’adolescence, mais plutôt par rapport aux gens, aux autres, au monde. J’ai toujours eu du mal avec les humains.

La première fois que j’ai pris conscience de ma différence, j’ai dû accepter une facette de ma personne contre laquelle je ne pouvais pas lutter : ma taille.

Depuis la préadolescence, je promène ce grand corps dégingandé à travers les foules. Je passe ici sur la panoplie de railleries et de comparaisons étranges à Lucky Luke et autres Gastons. La mode des années 80/90 étant ce qu’elle était, j’ai dû apprendre très vite à rallonger mes jeans et tirer sur mes manches de pulls.

Je m’arrête une seconde sur les phrases toutes faites qu’on estime très bien senties face aux gens grands, du type :
« Tu joues au basket ? Nan, parce que t’es grande quand même ! ».

Donc voilà, ça, non, il faut arrêter.
Est-ce que je vous demande si vous jouez au mini-golf ? Est-ce que la notre taille doit forcément avoir une utilité, un but sportif ? Est-ce que ça peut fonctionner avec la taille de certains organes ?

Être une femme grande peut être compliqué dans le quotidien. Outre la hauteur des éviers qui participent à des lumbagos précoces, la longueur des pantalons et le fait d’être considérée comme un « attrape chose » dans les supermarchés, il y a un rapport aux hommes étrangement biaisé.

Un peu comme s’ils se sentaient en compétition avec n’importe quelle personne de leur taille ou plus grande qu’eux. Comme si une femme de grande taille devenait un-e rival-e. Le grand mystère de la domination masculine se situerait au-delà d’1m80 ? A cette hauteur on comprend mieux ? Bon, on voit mieux les calvities naissantes, c’est clair.

Quel danger suis-je, moi, femme de la même taille que vous ? Cela vous renverrait-il à vos lacunes ? Est-ce que vous ne vous êtes pas reposés trop longtemps sur une domination physique qui ne s’appuyait sur aucune autre donnée tangible de supériorité? Je pose ça là comme ça hein…

Tout ça pour dire que ça m’a pris quelques années pour redresser les épaules, porter une paire de talons comme vous semblez porter votre paire de couilles, regarder droit devant et me sentir femme, malgré ma taille, ma carrure et mon verbe.

Quelques années, juste pour pouvoir dire, « je suis grande, en talons, et je t’emmerde… »

Mon autre différence, celle qui semblait pourtant évidente pour tous depuis ma naissance, est devenue une réalité bien plus tard.
Ayant vécu mes jeunes années dans le XIXe arrondissement de Paris, je ne m’étais jamais posé la question de ma couleur de peau. Nous étions tous différents et tous pareils à la fois. La couleur de notre peau ou la forme de nos nez n’a jamais été un sujet.

Quel ne fut pas mon effarement quand j’ai compris que je n’étais pas « blanche ».

Je ne veux pas jeter la pierre aux campagnes françaises et au manque de mixité qui y régnait dans les années 90, (parce que bon, maintenant c’est fini tout ça hein ?), mais le fait est que ma différence est née au moment ou nous avons quitté Paris. Mon identité française est devenue « française, oui mais… » à partir de cet instant. Une multitude de petits moments n’ont fait sens que bien plus tard, mais c’est à ce moment que ma différence ethnique a commencé à exister

Ça a été insidieux au début. La défiance des voisins qui ne me laissaient pas jouer avec leur chien/mouton/ poney… bref, qui ne voulaient pas m’avoir près d’eux ou de quoi que ce soit qui leur appartienne en somme. Les goûters d’anniversaire ou personne ne venait, les regards, les chuchotements : tout le plaisir subtil des villes de campagne ou la différence est difficilement admise, où l’originalité qu’elle soit artistique ou génétique posait problème. Au collège, la mère d’une amie m’appelait sa « Négresse Blanche ». J’ai toujours eu envie de dire « Titre »…

La suite a toujours été étrange, la couleur de ma peau variant du gris pâle au doré, sans pour autant jamais prendre la teinte blanche rosâtre que les caucasiens utilisent pour se reconnaitre entre eux.

Pendant une saison d’été, ou je travaillais dans un restaurant, une des cuisinières ne m’a adressé la parole qu’au bout d’un mois, quand elle a eu la certitude que je faisais partie des « bons » basanés.
Dans la liste des premières questions post rencontre revenait régulièrement :
« Et sinon, tu viens d’où ? » 
« De Paris, Chartres, Charleville Mézières… »
« Nan mais tes origines quoi ? »  
« Bah mon père est Breton… »
Après les rires gênés, il faut développer : les origines Guadeloupéennes d’une famille élevée en Métropole, d’une mère blonde aux yeux clairs qui explique le gris vert (l’hiver est parfois rude) de ma carnation.  
« Ah bon ? J’aurais dit Maghreb, ou Berbère… »
« Et toi ? j’aurais dit Berry, ou Creuse ascendance cliché… »

En vérité, je n’ai pas de culture de cette part « noire » de ma génétique.

Mais quelque part en moi, je ressens une certaine fierté honteuse à l’idée d’être différente. De ne pas ressembler à tout le monde. Je me sens singulière, importante.

J’ai quelque chose que les autres n’ont pas. J’ai une légende, une histoire, une origine. Quelque chose en moi s’est allumé. Les vestiges d’une culture inconnue? La lointaine fierté d’être issue d’un peuple qui a trop souffert?
L’idée que même si je ne fais rien de mon existence, ma vie aura eu un sens grâce à mes ancêtres et à leurs calvaires?

Une sorte de dualité s’est créée en moi: d’un côté cette culture de descendante d’esclave, fière, forte,  et de l’autre, celle de la métropolitaine née dans les années 80, profondément ancrée dans son époque et ses icônes occidentales.

La réalité, est que de la première, je ne sais rien. Cette soi disant culture, elle n’existe pas dans ma vie. Elle n’a même jamais existé. Ma peau n’est pas noire, elle ne l’a jamais été. Mes traits sont typés comme on dit maintenant pour éviter les adjectifs comme négroïdes qui blessent les yeux et les oreilles, et nous ramène à un certain code sombre et à une controverse espagnole. Mes cheveux sont frisés. Ma peau est grise, tirant vers un vert olivâtre peu flatteur sous certains éclairages. L’essentiel de mon bronzage tient en un film doré qui me donne bonne mine tout au plus.

L’essentiel de ma culture tient dans les repas chez ma grand-mère et deux voyages dans son pays natal qui est pourtant bien français. J’ai vaguement essayé de retrouver ces racines, j’ai tenté de me rapprocher de cette culture inconnue. Mais du créole, je n’ai jamais rien appris. J’étais là bas trop blanche, trop métropolitaine là où certains étaient trop noirs et ne méritaient pas la considération. Mon père était trop breton, moi pas assez baptisée. Je n’ai jamais fait partie de cette famille. Je n’ai jamais ressenti d’appartenance à cette culture.

Ma grand-mère, Guadeloupéenne a toujours été la plus fervente défenseure de l’intégration. Au moment de lui annoncer l’arrivée d’un nouveau petit ami, on ne coupe pas à la question rituelle : « Il n’est pas noir j’espère ? ». Même les noirs ont leurs noirs.

Si Si ! La mère de ma grand-mère avait une bonne aux Antilles. Autre époque, autres mœurs me direz-vous, quoique…
Elle était bonne parce que « Vu comme elle est noire ? Elle n’aurait jamais rien pu faire d’autre ! »
On est dans 50 nuances de racisme à l’état pur. On est arrivés au stade ou les soi-disant minorités, se tirent dans les pattes entre elles sous prétexte d’intégration…

Ma seule culture est celle que je me suis créée. C’est celle, entre autres, « d’Hélène et les garçons » où je me prenais pour Hélène (ce qui faisait beaucoup rire les mères des copines).

Je ne me suis jamais sentie noire. Je le suis devenue à mon insu, dans le regard des gens qui me comparent à Beyonce, à Rihanna…

Je suis devenue noire à travers le racisme ordinaire. Je me suis sentie différente à travers vos yeux.
Dois-je être reconnaissante envers la boulangère qui me précise qu’il y a du porc dans ma pizza aux lardons ? Dois m’offusquer quand on me demande pourquoi je ne fais pas le ramadan ? Dois-je prendre le temps d’expliquer ma nuance de gris en détaillant par le menu mon arbre généalogique ?

Vous ne pouvez pas coller à tous les métisses que vous croisez les références, les étiquettes, les cousins ou cousines qui vous arrangent et vous donnent l’impression de vous intégrer dans une certaine « culture noire ». Cette culture-là, en fait, elle est propre à chaque pays, à chaque famille, à chaque milieu culturel…

Parce que, en fait, non… Ni moi, ni personne de ma famille n’a de ressemblance même lointaine avec Riri ou Queen B. La plupart des so called “blancs” sont plus bruns que moi à la fin du mois d’août.

Et puis elle est terminée l’époque des perruques et de la poudre de riz les copains, à part peut-être pour certains émos. En fait vous êtes roses… Voire couleur jambon sans nitrites. Quand vous oscillez vers le blanc, c’est souvent mauvais signe pour votre santé.

Alors comment dans nos 50 nuances de gris, doré, marron, café au lait, chocolat… sommes nous tous noirs à vos yeux ? Et même si on admet ça, la Noiridie, c’est un très grand pays du coup… ? Un pays où on parle tous la langue des noirs ? Un pays ou on a tous le rythme dans la peau et ou on court vite ?

Je ne suis pas noire, je suis grise, nuance vert olive, toujours en talons, et je vous emmerde.  

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