What’s up Doc?

Quand on parle de violences gynécologiques, on pense d’abord à l’accouchement. On pense épisiotomies, “point du mari”, etc. 
On pense, des fois à la culpabilisation des femmes qui ont fait des fausses couches, ou au “manque de tact” de certains praticiens envers un public fragile, hormonalement instable…

Des femmes quoi… 

On parle un peu, mais un peu moins des violences physiques et psychologiques subies lors d’interruptions volontaires de grossesse, on parle rarement de la culpabilisation, du poids du choix.
En fait, quand on parle violence gynécologiques, on pense à tout ce qui a trait à la procréation. 
On ne parle que très rarement des violences “quotidiennes” subies par une majorité de femmes lors de rendez vous “de routine” chez leur gynéco. 

Nous sommes pourtant nombreuses à avoir une anecdote, un souvenir. Nous sommes pourtant beaucoup à avoir expérimenté ce sentiment presque impalpable que quelque chose de déplacé, d’intrusif, de pas “ok” était en train de se passer. 
Nous sommes une majorité à ne pas nous être redressées et avoir dit “stop”, là ça va pas être possible… 

Par quel miracle arrivons nous à accepter régulièrement l’inacceptable?
Avec quelle résilience faisons nous fi de la douleur, de l’humiliation, de l’infantilisation quasi systématique?
A travers quel prisme avons nous été éduquées, formatées, lobotomisées afin de rendre normales les souffrances physiques et psychologiques subies autour d’une table munie d’étriers? 

« La première fois je me souviens, j’étais à peine cachée derrière un paravent désuet. Elle m’a dit de me déshabiller. “complètement ?” j’ai demandé. “Bah oui, évidemment!” elle a rétorqué un peu sèchement, surement fatiguée d’être là à répondre à des questions bêtes. Alors, oui, je me doutais bien qu’il fallait que j’enlève mon pantalon, ma culotte… mais le reste? je ne m’étais jamais retrouvée complètement nue devant quelqu’un (depuis que je savais me laver seule),  c’était la première fois. Par défi, j’ai gardé mes chaussettes. Elle n’a pas cillé. J’étais au planning familial, j’avais une quinzaine d’années à peine. Consciente des enjeux de ma relation toute nouvelle avec mon copain de l’époque, j’avais décidé de prendre la pilule. 
Il y avait de la fierté dans ma démarche. Celle de respecter les générations de femmes qui s’étaient battues pour que je puisse avoir cette liberté. Celle de choisir. 
J’étais venue seule. Pas avec une copine, pas avec ma mère. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. On ne m’avait pas “briefée”. 
On ne m’a rien expliqué. A vrai dire, on a à peine parlé. Après quelques questions rhétoriques sur mon nombre de partenaires et ma consommation de tabac, elle a commencé l’examen. 
Il a fallu monter, nue donc, sur cet étrange table d’examen équipée de deux grands bras en fer. Il m’a fallu quelques secondes et un soupir agacé de la gynéco pour me rendre compte que je devais y mettre mes pieds. Je ne voyais rien. Je ne savais rien. Je sentais tout à cet endroit que je n’avais pas encore bien exploré moi même. Elle a introduit quelque chose dans mon vagin, en me demandant de me détendre, parce que sinon on allait pas y arriver.  J’ai su, quelques années plus tard, que c’était un spéculum. 
Ca m’a fait mal. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Elle a écarté les bords, “pour mieux voir”. Les larmes se sont mises à couler. 
Elle ne m’a rien dit.. Elle a retiré l’engin, a introduit ses doigts gantés et appuyé sur mon ventre. Elle a palpé mes seins, sans politesse, en me demandant de lever un bras, puis l’autre. Puis elle m’a dit “vous pouvez vous rhabiller”. 
Elle m’a donné une ordonnance. J’ai quitté son bureau. Je suis sortie dans la rue. J’ai marché quelques mètres, fumé une cigarette. Je serrais très fort le papier dans mes mains, avec une fierté mêlée de culpabilité. 
Je me suis assise sur un banc, et j’ai pleuré.« 

A un certain point, il y a dissociation. Il y a le corps. Il y a la personne entre nos cuisses qui s’affaire jusqu’à des lieux alors inconnus de nos propres expériences, de nos propres ressentis. Il y a cette brutalité que nous acceptons de vivre. 
Certaines fois, les larmes montent, alors qu’on est sur la table, alors que les jambes bloquées, les genoux tremblants, le spéculum dans le vagin, on sent que des choses se passent à l’intérieur. On sent que la pince surdimensionnée qui vient d’entrer là a touché un point, un endroit qui remue tout en nous. Un endroit qui fait pleurer nos corps. Un lieu tellement intime, tellement secret qu’on en ignorait l’existence. 

Il y a la certitude que dans ces moments là, notre corps ne nous appartient plus vraiment. Quelqu’un d’autre sait. 
Quelqu’un sait mon corps mieux que moi.
Je suis immobilisée sur une table, les jambes maintenues écartées pour plus de confort… pour le médecin, pour qu’il puisse voir. Pour mieux contrôler mes instincts de défense. Pour que je ne puisse plus bouger.

D’où vient ce besoin de placer la femme, à nouveau, dans une position d’infériorité de faiblesse? De la persuader qu’elle n’a pas d’autre choix que d’autoriser ces intrusions biennales afin de sauvegarder sa matrice.
Allez chez un gynéco, c’est aussi accepter de subir les injonctions, les réflexions, les commentaires sur des sujets aussi divers que le nombre d’enfants, le poids, l’âge, le mode de vie, le nombre de partenaires, le physique…

Vous avez encore des seins d’adolescente! 
Mais vous voulez pas faire un enfant là? parce que ce serait le moment parfait… 
Méfiez vous, bientôt il sera trop tard…

Accepter sans broncher qu’un-e illustre inconnu-e nous explique comment mener nos vies, quel est le meilleur moment pour procréer, quelle contraception on est supposées utiliser.

Comment ça votre pilule fait grossir? Il faut manger moins… C’est tout. 

Se voir refuser des prescriptions sous prétexte d’être trop jeune, trop grosse, trop nullipare, trop douillette, trop émotive. 

Il faut vous calmer mademoiselle
Je vous fais pas mal là quand même? 

D’où vient-il ce besoin de contrôler le sexe des femmes? A part des labos qui font de jolis cadeaux… Cette habitude abjecte de nous infantiliser, de nous culpabiliser, de nous humilier. 
Quel pouvoir pourrions nous avoir si nous décidions de ne plus accepter, de ne plus nous taire? 
Il est temps de réaliser à quel point nous faisons peur aux fans du patriarcat, au vieux monde, à Elizabeth Lévy.
A quel point tout est mis en place pour nous rabaisser, nous faire croire en notre supposée vacuité, notre inutilité, notre infériorité face au paternalisme ambiant.
Celui qui sait ce qui est bon pour nous, mieux que nous même. 

Ce qu’on oublie de dire, c’est que de tout temps, les femmes se sont entraidées, elles ont partagé les connaissances sur leurs intimités, sur les symptômes, sur les remèdes. 
De tout temps, nous avons été là les unes pour les autres. Des femmes sont mortes pour ce savoir, pour l’avoir diffusé.
De tout temps et quelle que soit la répression, des sororités sont nées. 
Ce qui leur fait peur, c’est notre capacité d’unité. Reprendre le contrôle de nos corps passe aussi par la conscientisation des violences routinières, quotidiennes. 
Reprendre le contrôle de nos corps, c’est ne plus fermer les yeux sur toutes ces agressions que nous subissons, volontairement, parce que c’est ce qu’on attend de nous. 
Aujourd’hui encore, partout, les femmes s’entraident. A travers des ateliers d’auto-gynécologie, pour retrouver notre autonomie, notre dignité. Pour être à nouveau fière de nos sexes, pour dire non à la honte qu’ils essaient d’instiller en nous. 

Vive les vulves libres!

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