Into The Woods

Le thé est froid.
Ça faisait longtemps.

Par moment, elle perd le fil de ses pensées et se retrouve à un endroit sans vraiment savoir comment elle y est arrivée.
Elle rêve, ils disent. 
Parfois, les ramifications et le cheminement ont un sens. Parfois, non. 

Ses mains transies tentent de trouver un peu de chaleur entre ses cuisses croisées. Elle frissonne. 

Il y a tous ces moments où elle regarde les autres vivre, et où elle essaie de comprendre ce qui les meut.
Est-ce qu’ils sont vraiment eux, bien installés, là, dans une réalité qui la dépasse? 
D’où leur vient cette facilité à sourire, rire, chanter, comme si rien ne pouvait les atteindre? 
Il y a une forme de mensonge dans tout ce qu’ils sont.
Elle le sait.
Profondément. 

Elle est là, au milieu de tou-te-s, au milieu de vous, habitée par cette vie intérieure. Habitée par toutes ces pensées qui l’entraîne et la chavire, Par toutes les émotions qui se cognent entre elles comme dans un flipper en mode multiball. 

C’est beaucoup. Ça prend de la place. Ça remplit souvent, ça submerge, ça noie. 
Elle s’y perd. Comme dans une forêt inconnue peuplée de créatures étranges qui essaient en permanence de l’attirer à elles. 

Perdue, et pourtant bien là, ancrée dans une réalité alternative qui ne dit jamais vraiment qu’elle ne restera que personnelle. Qu’en est-il de sa perception? Qu’en est-il de son prisme?

Est-ce que tout ce monde qui grandit en elle est réel? Est-ce que la projection de ses désirs a pris le pas sur le vrai? Sur le tangible, sur le rationnel?

Elle regarde autour d’elle, lassée de ses pérégrinations mentales. 

Et lui, assis là bas, absorbé par la tasse de café fumant sur la table; lui, avec son blouson d’un autre âge et son air de poète anglais.
Ses yeux délavés sont comme tristes et perdus. 

Que pense-t-il? A quoi rêve t-il? Dans quelle étrange réalité personnelle est-il en train de construire son abri? 
Dans quelle sombre forêt essaie-t’il de se frayer un chemin? 

Elle peut presque sentir les ronces lui griffer le visage tandis qu’il tente, tant bien que mal, d’avancer. Son combat transparaît dans chacun de ses gestes, précautionneux, méticuleux, presque gênés. 

Il sort fébrilement un livre de son sac, comme on sortirait une cigarette de son paquet. Pour se donner une contenance. 

Elle ne peut plus détacher son regard de cette enveloppe qui renferme tant de batailles. 
Est-il seulement conscient de l’intensité de sa présence? De la place qu’il prend sur cette terrasse? 

Elle pourrait passer des heures à le regarder vivre, juste pour comprendre un peu mieux. Juste pour mettre le doigt sur ce que disent ses yeux, sa posture, un rien nonchalante, et pourtant tellement réfléchie. 

Elle est fascinée par cet effort, qu’elle devine immense, de confrontation au monde. 

Elle observe la ligne de sa mâchoire affirmée, son front concentré sur l’ouvrage posé devant lui, tout à côté du café qui ne fume plus. 

Il lève lentement la tête.
La regarde. 
Elle se fige.
Prise la main dans le sac.
Une enfant,rougissant de honte, jusqu’à la racine des cheveux. 

Elle esquisse un sourire gêné. Pendant une seconde qui lui semble une éternité, il hésite, puis ses yeux bleus gris s’allument d’une lueur qu’elle n’avait pas imaginée, d’un sentiment qu’elle n’avait pas vu. Il sourit vaguement en retour avant de replonger dans sa lecture. 

Elle le fixe encore un petit peu, par défi, par envie…

Il fait ridiculement froid. Elle réajuste son écharpe, soudainement agacée et se concentre sur son thé. 

A quoi bon?
Elle est là, au milieu d’elle même, enchevêtrée dans toutes ses pensées, ses émotions, malmenée par les balles de flipper en furies. 
Autour, rien ne bouge, rien ne cille.
Tout attend.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :