Last night in Paradise

Il y a cinq ans, presque au jour près, elle s’échappait d’une cuisine enfumée au sol de tomettes rouges. L’homme qu’elle avait cru aimer se relevait alcooliquement, le coup porté par un ami commun, insupporté d’être le témoin silencieux de ses humiliations l’ayant mis à terre. 

Je te crois. Je te soutiens. 

Il y a cinq ans, elle attrapait son sac à main, laissant de côté son effroi, et, le coeur battant à tout rompre, les larmes au bord des lèvres, s’enfuyait de chez elle. De chez eux.
Elle fuyait cette prison dans laquelle elle s’était laissée enfermer. 

Je te crois, je te soutiens. 

Elle réajustait le manteau attrapé à la va-vite, frissonnant dans le froid humide de novembre. Le souffle court, les larmes au fond de la gorge, une envie de vomir tenace vissée aux tripes, elle essayait fébrilement d’appeler quelqu’un.
N’importe qui.
Quelqu’un pour ne pas rester là, seule sous la pluie. 

Elle s’assit sur un banc. Comme sonnée.

Je te crois, je te soutiens.

Elle regarda le fleuve pendant quelques minutes, peut-être une heure, tenaillée entre l’idée d’y retourner et celle, un peu folle, effrayante, mais si proche… L’idée palpable de la liberté. 

Cette fois il y avait un témoin. Elle n’était plus seule. Ils la croiraient tous. Pas de doute.

Ce soir là, elle s’était échappée.

Je te crois, je te soutiens

Il l’appela pendant des heures. Il la harcela pendant des mois.
Il l’attendait sous les porches sombres pour lui parler après son travail. La suivait dans la nuit. Il lui laissait des messages, tantôt larmoyants, tantôt pleins de fiel.
Il disait à qui voulait bien l’entendre qu’elle gâchait sa vie, leur vie.
Qu’il n’avait jamais aimé quelqu’un comme elle. 

Rien n’y fit. Ni les fleurs, les appels et les larmes, ni les menaces et les insultes.
Elle devint cette horrible salope qui l’avait quitté. 

Il y a cinq ans, à quelques jours près, elle décidait de se sauver. Elle décidait de respirer. Elle décidait de mettre fin aux viols et au harcèlement, à l’humiliation et au lent déclin de tout son être. 

Je te crois. Je te soutiens

Elle ne pleura pas. Ni pour lui, ni pour elle même. Elle avançait, serrant les dents, espérant passer entre les gouttes, bloquant les numéros, ravalant la colère.
Elle ne pleura pas non plus quand, la voyant perdre pied, bien des années plus tard, il vint jubiler devant elle.
La boule dans sa poitrine grossit juste un peu. 

Parce qu’elle ne s’est pas effondrée. Parce qu’elle a tenu sur ses deux pieds, forte dans la marée, quand elle a voulu parler, on ne l’a pas crue, on ne l’a pas soutenue. 

Personne ne lui a dit qu’elle n’était pas seule, qu’elle était en sécurité. 

Il y a cinq ans, elle s’est libérée à la force de sa volonté. 

Elle y croit, et elle tient; à bout de bras, du fond d’elle même; et toujours, elle se bat.
Le plus compliqué est derrière. Souvent, elle a besoin de se répéter à voix haute qu’il ne lui arrivera rien.
Qu’il y a cinq ans, presque jour pour jour, elle a choisi la vie.

Je te crois. Je te soutiens.

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