Sweet Euphoria

Ces dernières semaines, il y avait comme une impossibilité de mouvement. 
Une force invisible m’obligeait à faire du sur place. 
Je restais donc où j’étais.
L’endroit n’était pas hyper accueillant. Une navigation en eaux troubles entre souvenirs d’abus, cauchemars et questions existentielles.

Ce temps de tristesse profonde, de solitude et de larmes me parurent court et long, comme une attente sans but. Je pouvais presque sentir l’irrémédiabilité de ce nouvel état, de cette chape de plomb qui m’entourait. 
Lourde, confinée, étouffante. 
Son immuabilité confortée par un début d’automne stagnant et capricieux. 

Je tournais sur moi-même, m’observant sous toutes les coutures, disséquant la moindre pensée, jouant avec les liens, comme on joue avec le système musculaire d’une grenouille disséquée en classe de SVT. 
J’ appuyais sur les points sensibles, juste pour vérifier qu’ils étaient réels. 

Je ne sais pas laisser les choses suivre leur cours. 
Laisser les choses se faire, c’est comme être spectateur de sa vie. 

Je me suis battue avec ces émotions, submergeantes, ces souvenirs tenaces et violents, ce profond dégoût  du monde…
J’ai finalement atteint le point où il n’était plus possible de prétendre. Le moment où ma seule issue était d’agir. Enfermée dans ma tête, trop pleine, trop lourde, J’ étouffais.

Alors, j’ai décidé de parler. 
Là, je me rappelle, j’ai peur. 

Les jours juste avant, j’ai écrit: 

“Aujourd’hui, je démarre le mouvement, aujourd’hui, je décide de vivre. 
Aujourd’hui je me prépare à confronter cet homme qui a abusé mon corps et mon esprit. Aujourd’hui, je reprends la main sur mon histoire. 
C’est étrange cette sensation d’être à l’aube de quelque chose. Je suis transie par la peur. Je ne réalise pas vraiment ce que je m’apprête à faire.
Demain, face à lui, est-ce que je trouverai les mots? Est-ce que je pourrai faire abstraction de son humanité pour lui dire ma vérité, mon traumatisme, sa culpabilité? 
Est-ce qu’il va me laisser parler sans me couper la parole, sans s’énerver, sans se mettre à pleurer? 
Est-ce que je vais réussir à lui dire que je ne recevrai pas sa peine ou sa colère? Qu’elles ne m’incombent pas?”

J’ai passé les heures précédant le rendez vous à tourner dans mon appartement, pleurant, déplaçant les objets compulsivement, répétant à voix haute tout ce que je ne devais pas oublier de dire. 

Trente minutes avant, j’avais rendez vous avec un ami, dans un lieu rassurant. J’alternais le rire nerveux et les larmes. Tentant avec force d’auto-conviction de trouver en moi la guerrière qui me permettrait de survivre à cette dernière bataille. 

Quinze minutes avant, j’ai bu un verre de vin. J’avais conscience que c’était la chose la plus difficile que je m’étais jamais imposée. 

Je me suis souvenue des instants où, plus jeune, je devais monter sur scène, pour un récital ou une pièce de théâtre. Cet état second dans le lequel j’entrais alors, faisant abstraction de tout ce qui n’était pas nécessaire à ce moment précis. 

J’ai fermé les yeux, inspiré profondément. 
Je suis allée au rendez vous. 
Il est arrivé quelques secondes après moi. 

Je l’ai regardé dans les yeux. Et j’ai parlé. Je n’ai rien omis de ma liste. J’ai dit tout ce que j’avais besoin de dire. je suis restée digne. je ne me suis pas effondrée. Je me suis libérée. 

J’ai bougé. 

Je l’ai laissé parler. Puis je suis partie. Sans me retourner, sans flancher. 
J’avais envie de tomber, de courir de pleurer. Dans cet ordre, ou tout en même temps. 

Maintenant, je ne sais plus. 
Tout est nouveau. Une sorte de légèreté nouvelle, une douce et sereine euphorie. 

Comment mettre des mots sur quelque chose qui n’a jamais existé? 
Ressentir une émotion que l’on a pas encore vécue? Comment la nommer, la décrire? 
L’appréhender revient à tatônner dans le noir à la découverte de formes inconnues; sentir leurs contacts sur le bout de mes doigts, encore un peu gourds de tant d’années de sommeil, sans réellement oser les entourer de mes bras. 

Tout est toujours là, pareil, mais différent. Les goûts, les sons, les gens. 

Ça pousse à se laisser aller au désir, à l’envie, à tout vivre complètement, comme une première fois, les yeux ébahis, le sourire tenace, un rien d’appréhension dans le fond de la gorge, un soupçon d’excitation dans la poitrine. 

Tout voir à nouveau. Arrêter de glisser vers un monde gris. Retirer enfin le poid de mes épaules, la boule au creux de mon ventre. Accepter de vivre. 
S’autoriser à ressentir entièrement, pas juste “à côté”, pas “discrètement, pour ne pas gêner”. 

Douce et sereine euphorie, me quitteras-tu? 

Il y a dans le fond de l’air comme une urgence. Une urgence à créer et à rire, à rattraper le temps figé. Tout s’est remis en mouvement.

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