Soul Kitchen Memories

Deux semaines que j’écris à tort et à travers, tournant autour d’une envie sans réussir à y poser des mots. 
Deux semaines déjà que j’ai en tête cette conversation partagée avec une compagne d’enfance alors qu’elle terminait de cuisiner un boeuf bourguignon, lui même commencé la veille lors d’une discussion à coeur ouvert avec une amie de passage chez elle. 

Je la vois couper les morceaux de collier de boeuf, debout, dans sa cuisine, tout en écoutant la litanie un brin nostalgique de cette femme, assise à sa table.
Elle observe son regard si intensément concentré sur les motifs floraux de la vieille nappe en toile cirée, les mains entrecroisées autour de la tasse de thé fumant qu’elle vient de lui servir. 

Elle taille avec précision et affection, tout en prenant soin de remarquer chaque inflexion dans la voix de son invitée, chaque émoi.
Au moment où elle commence à saisir la viande dans le fond de la marmite, elle prend la parole à son tour. Elle explique, ressent et donne, partageant cette intense vague d’émotions.
Elle remue avec vigueur, pour que ça colore sans attacher. La fumée entoure alors son visage et répand une odeur caractéristique dans le petit appartement.
Elle vit à bras le corps ce moment puissant de sororité, goûté par tant de femmes avant elle.
Elles s’écoutent, s’entendent, s’apprennent et se partagent. 

Ces instant privilégiés me ramènent à des souvenirs de femmes s’activant autour d’une table dans une cuisine trop petite. Des voix, des rires, des larmes, parfois des chants qui s’entrechoquent sur les faïences hors d’âges entourant les vieux fourneaux. 
Je me souviens de joies et de tristesses infinies. Tout semblait alors si vrai, si intense.  
Comme si cette pièce était devenue le dernier espace de liberté, l’unique zone d’intimité. Ce lieu où tout peut être dit, où les émotions ont finalement le droit d’exister. 

J’ai en mémoire ce moment où, apprêtée pour la soirée, elles revêtent un tablier pour éviter de tacher leurs robes, et côte à côte se mettent soudain à hacher, découper, enfourner et rire. 
Les odeurs de parfums de luxe se mêlent à celles des plats bouillonnants, les bracelets tintent sur les plans de travail au rythme plus ou moins régulier du taillage des légumes. 
Là, autour de la préparation du repas, les enfants baguenaudant à vue, au son d’une toccata de couteaux et de marmites, malgré la résistance des carottes et des pommes de terres et surmontant le tragi-comique des oignons, elles se retrouvent, et elles mettent des mots sur leurs colères et leurs peines, leurs passions et leurs désirs.

Elles sont en vie. Profondément ancrées dans ma mémoire.
Elles se préoccupent d’un rien, rassurant l’une, moquant l’autre.
Les regarder rire me parait irréel encore aujourd’hui. Sentiment étrange qu’un film de Robert Guédiguian est en train de se tourner devant mes yeux. Leurs mots sont flous dans mes souvenirs, mais je vois encore les visages, je ressens leurs émotions. Je sais le soulagement d’être ensemble, réunies.

Mon amie m’a appelée au moment de choisir comment terminer son plat.
Va-t-elle épaissir la sauce, préparer un roux? Ajouter une pincée de sel?
Je l’entends choisir de laisser ce boeuf tranquille, prendre la décision de lui donner une chance d’être imparfait.
Il n’en sera que plus remarquable. 

Je goûte avec elle, à distance, essayant de sentir la chaleur de sa cuisine, d’imaginer les expressions sur son visage pendant qu’elle hume. Je l’écoute me dire ses batailles et ses guerres. Je lui donne les miennes à faire mijoter.

Elle me dit comment elle va partager ce bourguignon de la résilience, de quelle façon elle va clore ce chapitre de sa vie autour d’une assiette, parce qu’il aura eu un sens, une écoute, et de l’amour.
Parce qu’il sera plein de nos luttes et de nos trésors. 

Après lui, il y aura ce moment où l’on décide de vivre. Où l’on décide sciemment. 
Ce moment où l’on a pris trop d’élan pour ne pas sauter. 
On s’arrête un instant, une seconde infinie où notre regard sur le monde change. 
Étrange état où tout se met en branle.
Ce sera sûrement long, lent, et parfois douloureux. Ca craquera un peu, comme de vieux rouages qui n’ont pas tourné depuis longtemps, les derniers grains de sables encore un peu encombrants. 
Mais le mouvement est lancé. Il n’y aura pas de retour en arrière. L’immobilité n’est plus une option. 

La marmite quitte le feu. Il ne reste qu’à mettre la table. 

C’est la part émotionnelle du boeuf bourguignon. 

Un commentaire sur “Soul Kitchen Memories

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  1. Merci pour ce vibrant hommage décrivant avec tendresse et justesse la récurrence d’une féminitude impermanente.
    Nulle autre tribune que la tienne n’aurait été plus appropriée à faire résonner avec tant de finesse ces instants qui sont et puis s’évaporent.
    Nouvelle aurore, nouvelle donne, nouveaux horizons.

    Aimé par 1 personne

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