Je ne fais que passer. 

Telle une éclaircie entre les giboulées de vos vies, je flâne à l’envi, cueillant au gré de mes pérégrinations, la promesse de volupté que vous m’offrez.

N’ai-je pas toujours été celle qu’on voyait au loin; une ombre, un souffle? Muse éphémère d’un bref instant d’ivresse, fugace et vaporeuse?

Je suis celle qu’on garde en mémoire comme un secret intime, un moment à part, une escapade hors de la réalité, une folie douce et passagère au sein d’une vie rangée.

Malgré moi, je ne fais que passer. 

Je reste intemporellement celle qui permet d’avancer, d’oublier ou de revenir. Je remets les sentiments à nu, les émotions au coeur, je définis les envies et redessine les contours.

Je ne suis pas de celles auxquelles on s’attache. Je marque un tournant, un hoquet de survie au milieu d’une existence grise, une brève lueur dans un sombre marasme.
Je suis une nuit suave qui vous remet au centre. Je n’existe que le temps d’une étreinte, parfois suivie d’un café. 
Je réveille alors vos désirs, vous sors de vos torpeurs. Je répands une nuée de légèreté sur vos coeurs désolés, dissipant une partie du brouillard de vos esprits embrumés. 
Malgré vous, malgré moi.

Pourtant, je ne fais que passer. 

Je reste là, sereine et attentive à l’énumération de vos angoisses, de vos frayeurs, de vos dilemmes. Je suis l’oreille d’un soir, la confidente d’une nuit. Celle qui vous fait réaliser ce qui compte, ce qui vibre. Celle qui vous rappelle à vous quand vous êtes perdus dans vos guerres et que rien n’éclot plus. 

Je ne serai jamais qu’une nuit; rien de plus. Un instant partagé, sans amour, sans futur et sans attente. 

Je ne fais que passer, juste avant que vous ne retourniez au réel, juste avant que vous ne franchissiez la porte. 
J’habite à l’étage 7 ½ , une fois sortis, vous n’y reviendrez plus. Ce moment n’aura pas existé. Nous nous croiserons par hasard au coin d’une rue et notre intimité passée se résumera à un hochement de tête entendu, un vague sourire en coin. 

Finalement, je n’aurais pas été grand chose, peut-être l’ombre d’un souvenir dans la chaleur d’un instant hors du temps, peut-être rien. 

Je suis condamnée à la liberté.
Une Circé en exil, se nourrissant de marins de passage dans l’espoir d’apaiser sa soif d’absolu.  

Intarissable, perpétuellement en quête, je ne fais que passer. 

Je vous regarde vivre dans un bocal minuscule, écrasés par vos limites, et quelque part, je vous envie.
Mon esprit me mène dans des chemins bien plus vastes et sombres. Je me perds régulièrement dans ses méandres, retrouve alors quelques souvenirs oubliés au hasard d’un recoin, m’y attardant parfois, espérant y trouver une réponse. 
Peut-être le seul endroit où je reste un peu.
Là, blottie aux côtés d’instants évanouis, je rêve d’une vie démesurée, d’une sublime épopée qui donnerait un sens à mes batailles. 

Je fantasme une existence que je ne vivrai pas, une intensité qui n’est plus que mémoire.
J’ai une envie, profonde, enracinée dans les tréfonds de ma féminité; une envie de pousser un long cri.
Un besoin primal de donner à entendre, de toute la profondeur de mon être, la rage d’exister, la douleur de ne faire que passer.

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