Quand elle est sortie de chez toi ce matin, elle était disputée. 

Dans un espace entre deux émotions intenses, heureuses et tristes.
Elle était la volupté de votre dernier moment partagé, les yeux mi-clos, soupirant d’aise et de plaisir au souvenir de votre courte nuit. Il y avait aussi la mémoire vivace de tes mains sur sa taille avant qu’elle ne franchisse ta porte, la sensation de tes lèvres sur les siennes.
Pourtant, là, au milieu de ces bouffées délicieuses, une tristesse vénéneuse, accrochée à son coeur. 

Je la vois refermer la porte de ton immeuble et décrocher son vélo, machinalement, entre deux eaux, les larmes aux yeux, un sourire stupide sur le visage, le vague à l’âme.

Elle a quitté l’intérieur de ton appartement quelques secondes auparavant, légère et souriante, avec un “à la prochaine!” plein de promesses et d’envie. Vous saviez pourtant tous les deux que de “prochaine”, il n’y en aurait pas. 

Je ne sais pas d’où lui est venue cette envie, un peu égoïste de laisser d’elle même un souvenir ineffaçable. Une image de ce moment, comme gravée dans ta mémoire, un rappel permanent cet instant qui met un terme à tant d’autres. 

Elle voulait te donner quelque chose de vivant, de réel, de beau et d’heureux. Un doudou que tu pourras ressortir quand tes jours seront mornes, tes nuits anxieuses et habitées. Je crois qu’elle voudrait rester un petit bout de lumière auquel tu repenses avec un sourire. 

Votre courte idylle ne prendra jamais le chemin de la déliquescence inhérente aux relations dysfonctionnelles. 
Vous resterez l’un pour l’autre un moment sans nuage. 
Quelque chose d’irréel au milieu d’un quotidien bien trop terre à terre. 

Elle ne t’a pas dit au revoir.
Elle ne t’a pas dis que, probablement, tu vas lui manquer.
Elle a voulu faire comme si tout ça n’existait pas.
Elle a voulu que ce dernier matin soit à l’image de votre dernière nuit, tendre et belle, aimante et vraie. 

Ne lui en veux pas. Elle ne part pas contre toi. 
Elle retourne à son chemin, celui qu’elle parcourt depuis quelque temps déjà, persuadée qu’il a d’autres choses à lui offrir, que les ampoules à ses talons ne seront pas ses derniers stigmates.

Elle se rend compte, comme beaucoup, que ses émotions n’ont pas de place pour exister entre vous. Que ses désirs, ses envies, ses sentiments ne peuvent être. 
Que dans une relation moderne, il n’est pas question de se laisser aller à la sensiblerie ou à la reproduction du schéma archaïque du couple amoureux. Trop d’enjeux. 
La peur a pris une place insoupçonnée dans ce qui est devenu une construction consciente du sentiment amoureux.
Sans émoi. Sans débord.

Elle a bien intériorisé ces règles d’anti-décadence de l’émotivité. Elle sait comment contrôler ses accès d’amour… Elle sait enfouir dans un coin toute réminiscence d’affection. 

Elle, toi, vous.

Elle ne voit pas l’intérêt de continuer à ne rien attendre, ne rien construire, ne rien se dire… Elle qui a tant à raconter, qui ressent si sauvagement.
Pourquoi brider son enthousiasme et son envie? 
Pourquoi aimer et vivre devrait être si compliqué?

Après quelques mètres, elle s’est arrêtée au bout de la rue. S’est retournée, un brin hésitante. Elle a longuement regardé vers toi, espérant que son cri silencieux transperce les murs, que tu arrives en courant, sous un nuage de pluie inattendu, et que tu la serres dans tes bras jusqu’à ce que le souffle vienne à vous manquer. 

Elle a vaguement regretté de ne pas avoir dit “adieu”. 
Elle est remonté sur son vélo et a finalement décidé de s’arrêter dans un café.

C’est posée là, le menton dans les mains, le regard dans le vague, que je l’ai rejointe. Elle a commandé quelque chose de doux, de réconfortant – un chocolat viennois- quelque chose qui nourrit l’enfant intérieur qu’elle a trop longtemps négligé. Une sorte d’égo trip régressif supposé guérir les blessures du passé. Un câlin à son  “moi” d’avant. Celui qui en a trop vu, trop vécu. 

Elle revient de loin, vétérante d’une guerre invisible pour laquelle aucun traité ne sera jamais signé. 

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