Elle a au coin de l’oeil la brume des jours sans saveur, le voile des heures sans sommeil.
Quand elle me parle, elle fixe un point sur la fenêtre derrière moi. Je cherche ses yeux, avec curiosité, sans insistance.  
C’est comme si croiser mon regard allait rendre sa parole plus vraie, la faisant tout à coup exister dans une réalité qui la déborde. 

Tchimbé rèd, pas moli – « Courage, ne faiblit pas« 

Elle prend son temps, choisissant soigneusement ses mots, essayant d’approcher au mieux l’émotion qui gronde au creux de son ventre. 

Il est 10h. Nous nous sommes retrouvées dans ce troquet sans âme où, comme bon nombres de chalands, j’ai mes habitudes. 
Elle a commandé quelque chose de doux, de réconfortant – un chocolat viennois- quelque chose qui nourrit l’enfant intérieur qu’elle a trop longtemps négligé. Une sorte d’égo trip régressif supposé guérir les blessures du passé. Un câlin à son  “moi” d’avant. Celui qui en a trop vu, trop vécu. 
Elle revient de loin, vétérante d’une guerre invisible pour laquelle aucun traité ne sera jamais signé. 

J’ai pris un café allongé.
Je commande toujours ça quand je ne sais pas, quand j’ai l’impression qu’il faut aller vite pour ne pas perdre le fil de la pensée, ne pas rompre ce moment, cette intimité ténue qui est en train de se créer.
Pour ne pas déranger.
Avec un verre d’eau. Oui. Pardon, j’avais oublié.

Tout en elle est douceur, précaution. De ses cheveux vaporeux au ton de sa voix, en passant par la gracilité de ses doigts entrecroisés nonchalamment autour de sa tasse, ornée de licornes à la crinière arc-en-ciel. 

Elle me parle d’elle. Tranquillement.
Et pourtant, dans son timbre, l’intensité, la profondeur de ses batailles résonne. Parfois, sa voix s’embrume, ses yeux deviennent plus humides. Parfois, elle ne parvient pas à laisser l’émotion de côté. Parfois c’est juste trop fort, trop près. 

Elle me dit le danger et le doute, l’envie et la vie. Je ne connaissais pas son obscurité.
Elle lui appartient, et malgré tout, elle l’offre à ma vue, comme un détail d’un tableau de Bosch, une violence fascinante.
Subrepticement, elle s’éloigne. Je l’entends me dire sa dérive vers un nouvel inconnu  avec une inquiétante sérénité . Prête à vivre le meilleur comme le pire, à nouveau ouverte au doute et à la vie. 

Tchimbé rèd, pas moli. 
Tchimbé rèd pas moli timoun…

Cette phrase résonne en moi tandis que je la sens vivre, et tanguer.
Le souvenir d’une autre, la mémoire d’une vie que je n’ai pas vécue. 
Elle sonne comme un après midi trop chaud sur un bord de trottoir aux Abymes, le crâne douloureux d’avoir été coiffée, encore et encore par les mains sans douceur des femmes du quartier. L’odeur du bitume brûlant dans mes narines. Les oreilles pleines de leurs mots, de leurs rires; esgourdes éberluées par tant de joyeux vacarme. 

Tchimbé rèd pas moli

Cette devise que nous nous répétons sans cesse entre mères et soeurs, pour rester debout encore quelques heures, quelques jours, quelques semaines… Entre nous ou pour nous même. Apprendre à serrer les dents un peu plus fort, à ne pas céder aux larmes, à garder le menton levé et surtout, à ne jamais plier le genou. 
Tenir, face à tout ce que le vie décide de mettre sur le chemin, têtes hautes, droites et déterminées.
Une injonction à la dignité, une condamnation à la force. Plus qu’une guidance, un principe de vie. 
Une sale habitude qui empêche d’être complètement, de se laisser aller, de s’abandonner. 
Toujours tenir bon, ne pas dire, ne pas s’effondrer, être là, forte et fière.

Et pourtant.

Là, face à elle, vraie, entière, si forte dans son émotion, je tangue. 
Tout à coup, j’ai 5 ans, le coeur au bord des yeux, prête à me liquéfier de peur.
Pleine de doutes et d’incompréhension face à tout ce monde autour. Face à tou-te-s celleux qui existent, meurent et s’affairent, mais ne disent pas. Ne vivent pas.
Incapable de savoir pourquoi je n’en suis pas. Pourquoi est-ce que ça n’est pas assez pour moi.  

Elle s’est découverte profondément vivante. Pleine d’émotions et de rêves. 
Elle veut pouvoir les vivre et les crier tous, tels quels, réels, tout le temps.
Pourquoi alors ne pas en vivre quelques uns, entrer dans un bonheur qui ne regarde qu’elle?

Sans haine ni violence, elle sait qu’elle part. 
Elle dérive lentement sur une mer hostile et ne se retourne pas pour autant vers les rivages connus. 
Le regard vers l’horizon, elle choisit d’ignorer les algues qui tentent vainement de s’accrocher à ses chevilles agiles. 
Le vent la prend sous son aile l’entraînant toujours un peu plus loin, immergée dans cette eau salée qui l’emplit d’un sentiment d’appartenance plus fort que l’étreinte la plus suave. 

Je l’imagine avancer, l’air marin rosissant ses joues, jouant avec sa chevelure.

Elle ferme les yeux, et me parle de la caresse de la bruine contre son visage, de la chaleur du soleil sur sa peau diaphane. 
A genoux dans les vagues, elle laisse le courant la dériver. 

Tchimbé rèd pas moli… 

A force de me taire, je ne suis plus vraiment sûre de savoir comment dire. 
Je verse une partie de mon verre d’eau dans ma tasse de café brûlant, juste pour me recomposer.
Je ne peux plus m’empêcher de la fixer. Elle déborde d’émotions. Elle me secoue. 
J’entends. J’accueille toute sa personne.
Elle fait partie de ces rares moments où j’ai le sentiment d’être au bon endroit.
D’être juste là où il faut pour voir le monde changer. 

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