J’ai un endroit secret.
Pas un jardin, plutôt une pièce. Un lieu à l’intérieur ou je peux disparaître, où plus rien ne touche. J’y allais souvent à une époque. 
C’est une pièce de taille moyenne, encombrée de vieilleries. On ne s’y déplace pas. 
Je suis allongée sur une méridienne verte, napoléonienne, un brin désuète, et lentement, méthodiquement, je détaille le bric à brac de brocanteur accumulé autour de moi. 
La liste est presque toujours la même. Parfois, la couleur ou la place d’un meuble change, comme pour défier ma mémoire et me rappeler à moi. 

Dans un coin, à ma droite, Un vieux miroir entouré d’un cadre sculpté teinté d’or est  partiellement recouvert par un drap blanc. Je peux entrevoir son tain terni, témoin de sa grandeur passée. Il est nonchalamment appuyé sur une commode des années 40, juste assez rétro, ornée d’un napperon d’un vert profond bordé d’un liseret doré.

Sur ma gauche trône une cheminée en pierre, assez grande pour contenir deux ou trois personnes debout dans son âtre noirci. Autour s’entassent pêle mêle chandeliers, assises et guéridons, hébergeant leurs lots de bibelots et autres billevesées entre leurs membres. 
Je remarque un vase blanc de forme oblongue, délicatement orné, dans un bleu passé, de scènes champêtres d’un autre temps. Telle une toile de Jouy de porcelaine, il m’est inconnu et dénote dans mon intérieur familier. 
Je connais pourtant le moindre recoin. Chaque objet déposé ici a une valeur, une signification particulière, une résonance pleine de sens au creux de ma poitrine. Le vase est là, incongru, imposé, il n’évoque rien. 

En face de moi, la lumière de fin de journée filtre doucement à travers les interstices des lourds rideaux noirs qui obscurcissent les grandes fenêtres en bois sombre. Dans les rayons du couchant, la poussière vole, suspendue dans l’air, comme mue par une vie propre, gigotant dans un étrange ballet sans fin. 
J’aime regarder danser la poussière. Ca me donne l’impression de vivre, immobile au milieu des autres. Comme si j’assistai à un bal populaire d’un autre temps, sans désir de quitter la buvette pour rejoindre la fête. Je touche du bout du doigt cette étrange sensation d’enfin appartenir. 

Je fais lentement bouger ma mains dans l’air au dessus de mon corps alangui, provoquant, dans un empressement, des tourbillons voluptueux. L’orchestre entonne alors une java, et tou-te-s se rapprochent avec fièvre, serrant leurs corps, les regards habités, une moue de défi boudeuse au coin des lèvres. Je pourrais les regarder des heures s’agiter sous les lampions, hypnotisée par les mouvements de leurs hanches sensuelles. 

Au loin, j’entends une voix. 

Je reviens à moi quelques secondes, comme on s’éveille soudain nue dans une chambre glaciale.  
Mes mains, crispées, serrant les draps, les dents plantées dans l’oreiller qui s’humidifie de mes larmes pour ne pas hurler, la douleur dans mon bas ventre à un rythme régulier, et sa voix, qui répète chaque fois les mêmes phrases, comme un mauvais téléfilm rose sur une chaîne câblée. 

Je repars. 

La java s’est terminée, et les rideaux ont été tirés. 
Je ne vois plus que le vase moche. Il semble avoir pris une ampleur étrange. 
Je le mets sur la commode. Sa teinte et ses décors d’un goût douteux jurent avec la sobriété du meuble respecté. 

Du regard, je cherche fébrilement autour de moi, et jette mon dévolu sur un guéridon en acajou miraculeusement vide de bibelot. Je tente d’y poser l’objet de mon dégoût, mais il est maintenant beaucoup trop massif. Il prend soudain une place folle dans ma petite pièce encombrée. 
Je décale la méridienne pour me rapprocher des fenêtres et déroule, au centre de la pièce, le tapis qui dormait contre le linteau de la cheminée. 
Le vase, posé au centre, semble me défier de lui trouver une place acceptable, ou de le faire disparaître. Je le regarde longuement, essayant de me rappeler à quel moment il est apparu exactement et pourquoi il persiste à rester.
Je cherche une quelconque armoire où le reléguer, sans succès. Mon regard s’attarde vers la fenêtre. J’entrouvre les lourds rideaux: c’est presque terminé, je vais bientôt pouvoir rentrer. 

Le décor a changé de nombreuses fois. Le vase laid, peut-être un cadeau d’une tante éloignée, faussement bourgeoise, très sûre de son bon goût, a été rejoint par quelques autres, incassables cadeaux empoisonnés destinés à rester là, pour toujours. 
Il m’arrive encore de venir de temps à autre pour me réfugier. Je remets de l’ordre, je tente d’y faire pousser quelques plantes; j’ai d’ailleurs une misère qui s’y sent très à son aise. 

Je viens quand l’autour est trop près, quand j’ai peur qu’il me déborde. 
Je m’y allonge avec langueur et je retourne au bal.
L’orchestre vient de démarrer un tango.
Ne m’attendez pas.  

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