Étendue sur mon lit rouge sang, au milieu de ma chambre verte, je suis vide.

Je suis vide et demain n’existe plus. 

Les bras en croix, les yeux clos, je me détache. Je n’appartiens plus, je n’ai peut-être jamais vraiment appartenu, ni à moi même, ni à rien d’autre d’ailleurs.
Lentement, l’envie meurt, le vide gagne du terrain. Peut-être que mon cœur est parti?
Peut-être qu’à l’intérieur, il ne reste rien. Je ne suis plus que la somme des miettes d’attachements passés, vestiges éparpillés dans la cavité sombre où résidaient jadis mes émotions. 

Un chat saute mollement sur le lit, je le repousse d’un geste doux. 

L’injonction à vivre, à faire, à donner m’écrase et tout à coup, je m’imagine muse, artiste, esprit créateur, furieusement habitée par la vie. Happée par mon subconscient, je m’invente des amours imaginaires, belles, romantiques et épistolaires. Je me surprends à croire que quelque part, quelqu’un rêve de moi et m’écrit de longues missives enflammées révélant le désir si longtemps refoulé qui l’habite fiévreusement. Je fantasme le contact d’une peau étrangère sous mes doigts – son grain, sa douceur. Je les fais courir le long d’un dos chimérique. Je peux presque sentir l’odeur si différente de ce corps fabulé tandis que ses mains effleurent mon visage. 
Je rouvre les yeux, au centre de ma chambre vert sapin, étendue sur mon lit rouge. Le plafond, lui, est blanc. 
Dans un soupir, je change de perspective en tournant la tête. 

Le son de la langue râpeuse du chat présage une minutieuse toilette qui devrait durer toute la journée. 

J’évite mon téléphone, appel incessant aux réseaux sociaux et autres actualités très personnelles qu’il est bien vu de rendre publiques ces dernières semaines. Je refais mentalement la somme des journées, des nuits  d’insomnie passées à faire défiler nonchalamment les fils d’actualités, vivant ainsi par procuration les angoisses et la solitude des mes congénères. 

Je prends la douloureuse décision d’entrer en mouvement. Je me lève quittant à regret ma chambre picturale et me dirige machinalement vers la bouilloire, rouge elle aussi. 

Pendant que mon thé infuse, assise dans la cuisine, le menton dans les mains, j’ai la vague impression de disparaître. D’être en train de m’effacer. Je n’ai pas parlé depuis plus de 24h, et ce silence émanant de ma personne me parait irréel, comme un dimanche sans fin, une retraite monacale sans but et sans divin.
Je pense à manger, puis oublie. Cette pensée reviendra sûrement, qui sait, peut-être avec une certaine envie. Encore un vestige d’angoisses du passé que je m’efforce de ne pas laisser refaire surface. 

La journée avance. Le chat lèche avec application l’extrémité de sa patte arrière dans une position susceptible de faire pâlir les yogis les plus assidus. 

J’essaie de lire, mais mon esprit me ramène en permanence vers cet autre chose que je pourrais vivre, vers ce qui pourrait selon lui combler son vide, donner du sens à une existence en suspens. 

Alors c’est ça, je vais rêver à une réalité fantasmée tout en me persuadant que je ne deviens pas folle, et après, il y aura le soir.
Le coucher.
L’angoisse des cauchemars qui reviennent, les réveils nocturnes et tourmentés, témoins d’une part de vie qui peine à s’estomper. Puis le matin, le même, encore. Un éternel recommencement. Une ritournelle, une obsession, un mantra…

Demain n’aura pas lieu. 

Demain n’arrivera plus jamais. Comment croire au temps qui passe quand l’esprit erre sans but, quand chaque action n’a comme seule vocation qu’occuper de l’espace, en attendant… Quoi au juste? De tout reprendre comme avant? De continuer à regarder vivre les autres avec le sentiment de passer à côté? 
J’entre peu à peu dans une détestation des possibles, un désintérêt pour le présent, morne et sans vie. La vacuité de ce moment me fait frissonner. J’attrape une couverture beige et m’enroule dedans avec dépit.

Le chat retente une attaque câline et je le laisse s’installer dans le creux de mon bras. 

Demain, nous recommencerons.

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