Ce texte sort un peu de la norme des textes qui ont été publiés ici jusqu’à maintenant. Ce blog n’est plus seulement un blog personnel. Il a vocation à accueillir d’autres auteures, des productions à 4 mains (comme c’est le cas ici). Bonne lecture!

Réflexions Féministes face aux privilèges en place dans la société patriarcale (et pas que).

Nous en sommes là. Fort·e·s, fièr·e·s, féminist·e·s, radicales·aux et en colère. 

Depuis 21 ans, le 25 novembre, nous marchons. Nous marchons pour dénoncer la violence, les féminicides, les viols et les agressions…Nous marchons pour montrer que nous sommes là, et que nous n’oublions ni ne pardonnons. Nous sommes là en hommage aux 3 sœurs Mirabal, militantes de la liberté, assassinées à coup de machette en République Dominicaine un mois de novembre 1960. Lors des premières rencontres féministes de l’Amérique Latine et des Caraïbes, en 1981, la délégation de République Dominicaine a proposé cette date du 25 novembre comme journée de l’élimination de la violence envers les femmes. Proposition portée et soutenue au Nations Unies, et qui aboutira laborieusement à une résolution en 1999. Depuis près de 20 ans, de grandes manifestations sont organisées en cette journée afin d’appeler les gouvernements à changer leur politique vis-à-vis des personnes victimes du système patriarcal. 

Violence. Violences. De quoi parlons nous exactement ? Où commence la violence ? A quel moment la conscientisons nous ? 
Lutter contre les violences infligées aux personnes identifiées comme femmes, c’est lutter contre un système, une culture, une éducation. C’est remettre en question des comportements qui, quotidiennement, favorisent des micros agressions qui finissent par nous apparaître comme « normales ». Lutter c’est faire le choix de parler, quitte à « casser l’ambiance » (décidément, cette Une aura fait long feu), et à passer pour des hystériques radicales. Chacun·e à notre façon, il s’agit de nous rendre compte de notre place au sein de cette société patriarcale qui nous a abreuvé·e·s depuis notre plus tendre enfance de principes en réalité révoltants. Ces règles tacites sont tellement ancrées en nous qu’il nous est parfois extrêmement difficile de les questionner. 

#checktesprivileges

C’est ce que fait le #checktesprivilèges, en listant toutes ces choses que des personnes subissent quotidiennement et qu’il nous est parfois inconcevable d’imaginer. 
Nous en inspirant, nous en avons fait une version réduite. On check, on en parle après ? 

  • Je suis un homme cisgenre (genre ressenti correspondant au sexe assigné à la naissance)

  • On ne questionne pas mon humeur selon la période du mois

  • Je ne me suis jamais fait violer

  • On ne m’a jamais demandé si j’avais des enfants lors d’un entretien d’embauche

  •  Je n’ai jamais ressenti de pression sociale pour avoir mon premier enfant

  • Dans mon travail, j’estime être payé·e comme les autres

  •  J’ai accès à des emplois dans lesquels je suis valorisé·e

  • Je trouve que « le féminisme, ça va, on en a fait assez »

  • A la télévision ou dans les films, je vois des personnes avec un rôle fort auxquelles je peux m’identifier

  • On ne m’a jamais dit que je devais apprendre à rester à ma place

  • On ne m’a jamais demandé ou directement touché les cheveux pour savoir si c’étaient des vrais si ils étaient doux, etc.

  • Je ne me suis jamais fait interpeller dans la rue par un·e inconnu·e

  • Je ne me demande généralement pas si la façon dont je m’habille pourrait favoriser une agression sexuelle contre moi

  • En couple, mon linge et mes repas paraissent souvent se faire sons mon intervention

  • A l’école, on enseigne la culture de mes ancêtres et/ou l’Histoire de personnes auxquelles je peux m’identifier par leur genre

  • Je ne me suis jamais demandé si avoir un enfant allait signifier avoir une vie sexuelle dégradée

  • Je suis blanc·he

  • Je suis hétérosexuel·le

  • Je suis confortable avec le genre qu’on m’a assigné à ma naissance

  • Je me sens privilégié·e d’être ce que je suis

  • Je ne me suis jamais fait agressé physiquement en raison de mon genre ou de ma sexualité

  • Je n’ai pas peur de me balader seul·e le soir 

Combien d’affirmations vous correspondent ? 
Cette liste de privilèges est non exhaustive. Par souci de clarté, nous avons réduit les différents questionnaires que nous avons pu trouver, mais si vous souhaitez en voir de plus complets, vous pouvez toujours aller faire un tour par ici

 J’entends déjà quelques cris offusqués dénoncer une catégorisation honteuse des personnes dans notre société via une échelle des oppressions. Je tiens à rappeler à chacun·e (oui, vous les Karen et les bichons) que réaliser que vous avez des privilèges ne vous les enlèvera pas. Être cisgenre n’est pas une insulte. Cela veut seulement dire que vous vous identifiez à votre genre assigné. Reconnaître cela ainsi que les privilèges associés au fait d’être cis est le premier pas vers l’acceptation des personnes trans. Et reconnaître celui d’être un homme fait partie d’une démarche qui rend possible d’être allié des luttes féministes. 

Pour les femmes, un certain nombre d’injonctions quotidiennes sont intégrées depuis le plus jeune âge. S’occuper du foyer, fonder une famille, rire poliment aux « blagues » sur une prétendue hystérie causée par un flux menstruel régulier… 

 Toutes ces injonctions participent à l’établissement d’une société patriarcale dans laquelle nous avons pris l’habitude de vivre.
Nous avons également pris l’habitude de regarder des films d’hommes cis, de lire des ouvrages d’hommes cis, d’écouter leur pensée et de l’enseigner dans nos écoles. Les femmes sont pourtant créatrices, philosophes, réalisatrices, mais étrangement, elles semblent invisibles. 

Invisibiliser ce que nous sommes est une forme de violence. Elle est d’autant plus insidieuse dans cet aspect culturel car elle peut se faire très discrète. Mais prenez par exemple les films et faites un test simple (dit test de Bechdel du nom d’une autrice américaine) : dans quel film y a-t-il un personnage féminin (1) avec un prénom, (2) qui parle avec un autre personnage féminin nommé, (3) et elles parlent d’autre chose que d’un homme ? Très peu. 

Être femme c’est aussi justifier de sa vie privée, le fait d’être ou non nullipare, devant les recruteurs, devant le reste de la société, face aux injonctions à la maternité passé 30 ans (en moyenne). C’est également accepter de laisser des médecins, des gynécos ou des obstétriciens perpétrer régulièrement des actes parfois violents ou mutilants sur nos corps qui sont à leur merci depuis notre puberté jusqu’à notre ménopause. 

 

La culture du viol?

Il y a aussi des croyances plus ancrées, consolidées par la société, et ce qu’on appelle la « culture du viol ». En 2017, 94 000 femmes étaient victimes de viol ou de tentative de viol en France ; elles représentaient alors 86% des personnes adultes violées. Pour la majorité de ces femmes, ces viols ne pas des événements qui arrivent isolément de leur quotidien : dans 91% des cas les victimes connaissaient l’agresseur et dans 45%, c’est un conjoint ou un ex-conjoint.

La définition de la culture du viol donnée par unwomen.org est très explicite:

« La culture du viol est omniprésente. Elle est ancrée dans notre façon de penser, de parler et de nous mouvoir dans le monde. Au-delà des différences propres à chaque contexte, la culture du viol est toujours enracinée dans les croyances patriarcales, le pouvoir et le contrôle. La culture du viol est l’environnement social qui permet de normaliser et de justifier la violence sexuelle, alimentée par les inégalités persistantes entre les sexes et les attitudes à leur égard. La nommer est le premier pas à franchir pour la démanteler. Nous pouvons chaque jour analyser nos comportements et nos croyances afin de déceler les préjugés qui permettent à la culture du viol de perdurer. Qu’il s’agisse des attitudes que nous avons à l’égard des identités de genre ou des politiques que nous soutenons dans nos collectivités, nous pouvons tous agir pour lutter contre la culture du viol. »

« Violador eres tù » (le violeur c’est toi) chantent les personnes du collectif féministe chilien Las Tesis, chant repris par les militant·e·s du monde entier. Le violeur c’est ton meilleur ami, ton frère, ton cousin, ton oncle. Ce sont des gens que tu ne soupçonnerais pas de commettre un tel acte. Ce sont parfois des personnes qui n’ont même pas conscience que ce qu’ielles font est mal tant l’environnement social, l’éducation patriarcale majoritairement donnée aux enfants depuis leur plus jeune âge et le poids d’une culture judéo-chrétienne (rendant la femme pécheresse et impure les 3/4 de sa vie) influencent les consciences. 

En 2020, le premier ministre, Jean Castex, n’a eu aucun problème à nommer au ministère de l’intérieur un homme accusé de viol et de trafic d’influence.

Bien souvent, ce n’est pas seulement en tant qu’individue identifiée comme femme que les personnes souffrent, mais aussi parce que cette catégorie en croise d’autres. Les personnes qui meurent, qui souffrent, les victimes des violences, sont femmes, trans’, racisé·e·s, lesbiennes, pansexuel·le·s, homos, gros·ses. En reflet de toutes ces catégories (et d’autres aussi, ce n’est pas exhaustif), figure le privilège d’appartenir à la classe dominante et reconnue de cette société. 

Nous pouvons tou·te·s déplorer notre société arriérée, nous offusquer de la brutalité des agresseurs, violeurs, meurtriers. Nous oublions trop souvent qu’ielles vivent à côté de nous, et que la société, les médias, sont prompts à les excuser ou à justifier leur comportement. Voilà pourquoi, aujourd’hui, personne ne peut dire que « on en a fait assez pour la cause des femmes », ou que les HSBC (Homme Straight (hétéro) Blanc Cisgenre) sont opprimés et doivent raser les murs. Le féminisme, en portant attention à toutes ces paroles qui témoignent des invisibilisations, croise le prisme des multiples oppressions de la société. 

Voilà, entre autres, pourquoi nous sommes là. Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles nous marchons, collons, crions et chantons haut et forts sous vos fenêtres. Voilà aussi pourquoi nous ne nous arrêterons pas. Nous serons féministes tant qu’il le faudra. 

En savoir plus?
Pour des chiffres précis, il y a plein de rapports de l’INSEE qui parlent de cela (attention quand même à garder un esprit critique en notant toujours sur quelle population sont faites les stats – ce sont souvent les personnes de 18 à 75 ans et les violences ne s’arrêtent pas à 75 ans). Tu peux aussi suivre le compte insta  ou facebook de « féminicides par compagnon ou ex » qui tient un décompte glaçant.
Les ressources des Infokiosques (sur le féminisme et les violences patriarcales , de Radiorageuses , de plusieurs podcasts (sur Arte , sur Binge Audio ou sur Nouvelles écoutes par exemple) sont une mine pour se mettre au contact de tous ces vécus. Women who do stuff a aussi compilé une grosse liste de ressources anti-racistes
À Tours, la bibliothèque des Tanneurs a un fond pas énorme mais néanmoins existant autour du féminisme. C’est aussi possible de leurs faire des suggestions d’acquisition (Coïts de Andrea Dworkin y est ainsi récemment arrivé).

Crédit Photo: CC BY 2.0

Cet article a également été publié sur La Rotative. Site d’info mutu sur lequel, apparemment, notre intro « Nous en sommes là. Fort·e·s, fièr·e·s, féminist·e·s, radicales·aux et en colère.  » N’est pas apparue. L’écriture inclusive a apparemment posé question. Elle est inhabituelle et difficile à lire: elle est désagréable.
L’écriture inclusive est un acte militant.
En Français, le masculin l’emporte.
Notre choix d’écriture inclusive est un acte d’amour et de rassemblement, des opprimé·es par le système patriarcal, des invisibilisé·es par la grammaire imposée par notre société. Elle nous permet de checker nos privilèges, et d’inclure dans nos luttes les personnes qui souffrent à nos côtés.
La grammaire n’est pas neutre.
Evoluant dans des milieux militants qui ne cessent de déconstruire les rapports de domination, il semble évident d’accepter l’écriture inclusive comme outil d’une égalité de genres, et surtout d’un respect de cel·ui·le qui ne peut s’identifier au genre masculin. Ecrire en inclusif, c’est prendre en compte l’entièreté de notre société.
Proposer une écriture inclusive c’est se heurter à une opposition qui soulève des débats qui touchent à l’intime. Visiblement, notre parti pris est dérangeant. 
Remettre en question la domination de la masculinité semble poser problème au sein même des milieux en déconstruction . L’excuse de non lisibilité imputée à cette pratique ne fait que souligner un attachement rassurant à un mode de pensée dépassé dans nos évolutions personnelles, parfois douloureuses, de l’acceptation de l’Autre. 

 

 

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