Mille fois j’ai tenté de trouver de nouvelles façons de t’aimer. J’ai enroulé autour de toi mes pensées les plus tendres; autant de tentacules de désir s’entremêlant dans une danse contorsionniste. 

J’ai grandi en toi, malgré toi. 

Chacun de tes recoins m’emmène dans une photographie aux tons sépias: Là, mon premier baiser, le cœur battant à tout rompre entre deux portes près du lycée; dans une ruelle tout à côté, mon premier joint entourée de celleux qui avaient alors tout à se prouver; non, loin, bien plus tard, un amour et moi dansant entre les voitures en nous tenant la main au petit matin. 

L’odeur enivrante de tes glycines ensoleillées éveille en moi la douceur des dimanches après midi dans la cour de ma grand-mère. Elle habitait rue Clément Ader; un aviateur mort que j’imaginais porter une chapka brune, de grandes moustaches et des lunettes trop grandes pour son visage.
Dans la pénombre du salon, je vois ses mains, vieilles et abîmées toujours à l’ouvrage sur un nouveau patron, ses lèvres se pinçant au rythme de l’aiguille maniée avec dextérité en un mouvement perpétuel. Mes papilles s’émeuvent encore de la saveur caractéristique du jus d’orange pressé et du gâteau Napolitain dégustés goulûment dans la cuisine, assise à la massive table en bois recouverte d’un molleton et d’une nappe plastifiée.
Je me souviens de l’odeur si particulière de la cave, antre de mon grand-père inconnu, ébéniste fumeur de Gitanes maïs dont le parfum n’avait jamais vraiment été effacé par l’humidité inhérente au lieu. 

J’essaie encore. Je tente, toujours, de te regarder avec tendresse. 

Je t’ai quittée et te suis revenue. Je ne sais plus exactement comment ni pourquoi. J’ai débarqué dans un moment d’égarement où l’aventure m’avait trahie. Mes ailes consumées par le désir, j’étais rentrée me pelotonner dans ton giron pour pleurer mes déboires, peut-être même me résoudre à la vie sage, mettre de côté mes envies. 

J’ai essayé. Je n’ai pas réussi.
Plus de mille fois, j’ai parcouru tes rues, écumé tes artères, arpenté tes boulevards, découvert tes passages. J’erre en toi comme le ferait un félin dans une cage ridicule.
Je marche en ton sein et l’angoisse m’étreint, enserrant mes poumons, bloquant ma gorge dans un hoquet. 

Ta peinture se ternit et s’écaille. La lumière crue des néons a pris le pas sur les couleurs douces de l’enfance. Je vois le reflet de mon visage triste, éclairé par une lueur verdâtre, à 4h du matin dans les toilettes exiguës d’un bar trop bondé. Je sursaute encore au contact de la main qui enserre soudain mon épaule sans douceur alors que je m’apprête à m’endormir. 

Je te connais par cœur.
Rien ne bouge, rien ne change, tout en toi est témoin silencieux de l’immobilisme. Tes façades, tout comme les visages qui t’habitent, sont restées les mêmes: grandiloquentes et pleines de promesses, pour ne s’ouvrir que sur l’étroitesse des tes murs. J’ouvre désespérément portes et fenêtres cherchant un souffle d’air.
La sensation insidieuse d’étouffer de ne pouvoir être complètement, intensément.
Je brûle de vivre et ton âtre est froid.
Être folie et extravagance quand tout ce que tu espères n’est finalement que tempérance et oubli. Vivre ses lubies, embrasser ses caprices. Aller contre ton courant, malgré toi.
Chaque escapade vers d’autres nous rappelle à nous même. Nous prenons alors vie, avec plaisir et délectation. Profondément, nous existons. 

Te quitter.

Je garderai au creux de mon être le souvenir de tes glycines baignées de soleil et la douceur de quelques instants. 

Je te quitte pour rester en vie.
Je te quitte parce que chacune de mes respirations en toi devient mensonge.
Je pars sans te revenir afin de retrouver au fond de moi ce qu’il reste de tendresse pour toi. 

Ma ville, témoin silencieuse de mes amours déçues, de mes rêves enfantins, mère nourricière de mes désirs chimériques et adolescents, je m’envole, me libérant de toi et de tes frontières. Nous nous serons connues sans jamais nous apprivoiser.

Partir enfin, pour ailleurs, continuer à t’aimer.

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